lundi 17 mai 2021

La revue "Socialisme" change!

 

La revue « Socialisme » change !

[Article d’octobre 2002, archivé ici]

Nous avons expliqué dans le numéro 4 de la revue pourquoi les militants autour de la revue Socialisme ont demandé d’intégrer les rangs de la Ligue Communiste Révolutionnaire. En particulier, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de revanche sociale, la décision de la LCR de recruter largement autour de lui, et le travail que nous avons fait aux côtés des membres de la LCR dans le mouvement pour un autre mondialisation, ont guidé notre décision. Le processus d’intégration est en cours.

Cette intégration va dans le même sens que des alliances nouvelles dans d’autres pays, ou des organisations venant des deux traditions majeures du trotskysmes (la Quatrième internationale, et les Socialistes Internationaux) se retrouvent ensemble dans les mêmes organisations (En Ecosse et en Italie par exemple). L’organisation française « Socialisme par en bas », issue d’une scission de Socialisme International, notre ancêtre, demande également son intégration à la LCR.
Nous rejoignons la LCR pour la construire, et pour pousser dans le sens d’un parti révolutionnaire qui recrute largement tout en clarifiant les questions politiques même les plus ardues.

A nouvelle situation, nouvelle formule. Notre revue va donc changer. Nous continuerons à la produire tous les trois mois, mais le contenu et la diffusion ne seront plus les mêmes. C’est la presse de la LCR – Rouge, que nos militants vendront dans les manifestations et dans la rue. La revue trimestrielle sera restreinte à une diffusion militante de main à la main, dans les librairies, par abonnement, et sur notre site web www.revue-socialisme.org.

La revue traitera beaucoup moins d’analyses de l’actualité, et contiendra bien plus de critiques de livres, d’articles plus théoriques, et des textes théoriques du passé que nous rééditerons (comme le texte sur la nature de classe d’Israël dans ce numéro). Bien sûr notre intégration dans la LCR n’efface pas des différences de tradition théorique, et nous défendrons dans ces pages lorsque ça nous semble important les positions théoriques de la tendance Socialisme International.

Par la même occasion, dans l’intérêt de la transparence, nous avons décidé de reprendre le nom « historique » de « Socialisme International ». Comme courant politique indépendant, il a existé de 1985 à 1997 et, à notre avis, a su développer un certain nombre d’acquis théoriques et organisationnelles que nous revendiquons.

Nous voulons que la revue soit ouverte à la participation d’autres personnes – de la tradition de S.I. ou pas – qui ont comme souci de construire une force anticapitaliste et révolutionnaire. Nous invitons nos lecteurs (membres de la LCR ou non) qui voudraient participer à la revue à nous envoyer des courriers, des critiques de livres ou d’autres articles.

[Quelques coquilles corrigées après publication initiale]

dimanche 16 mai 2021

Critique de livre: Trotskysme La traversée du désert s’achève

 

Livres

Trotskysme

La traversée du désert s’achève

Les trotskismes de Daniel Bensaïd, collection Que sais-je, P.U.F., 2002

[Article de 2002, archivé ici]

Quand au premier tour des présidentielles, plus de dix pour cent des gens ont voté pour des trotskistes, il est surprenant de voir à quel point les journaux montrent une ignorance complète au sujet de ces courants, réduits au mieux à des bandes de doux rêveurs, au pire à des sectes de fanatiques. Le livre de Bensaïd, qui retrace de façon sobre et concise l'histoire du trotskisme depuis ses origines répond à un besoin réel.

Bensaïd n'est pas un observateur extérieur, mais un dirigeant de longue date de la LCR. Ceci lui permet d'expliquer les grandes étapes et les grands débats du point de vue de quelqu'un qui partage les objectifs du mouvement - une nouvelle société où le profit ne règne plus et où les travailleurs ont le pouvoir.

Pendant toute son histoire, le trotskisme est resté marginal au sein du mouvement ouvrier pour des raisons qui ne lui sont pas, au fond, imputables. C'est la destruction de la révolution russe par Staline, la domination massive des syndicats par le stalinisme et la social-démocratie qui ne permettaient guère aux trotskistes de gagner un soutien de masse. Dans les années d'après guerre, la guerre froide poussa l'essentiel de la gauche à choisir entre un soutien peu critique de l'URSS et de son impérialisme et un soutien de l'impérialisme américain. Il restait peu d'espace pour ceux qui s'opposaient aux deux.

Mais ils ont payé un prix lourd pour leur isolement et leur marginalité. S'ils ont voulu prendre à bras le corps les grands problèmes de stratégie du mouvement ouvrier, leur petite taille n'a souvent pas permis de tester ces stratégies à une échelle de masse, et bien des scissions et des abandons ont été produits par la frustration et la confusion résultantes.

Si Bensaïd donne le titre « les trotskismes » à son livre, c'est pour reconnaître que le mouvement n'a pas su garder une homogénéité, même relative, de théorie ni de pratique. Il a souvent préféré scissionner pour tester chacun de son côté ses positions plutôt que de rester uni mais paralysé par des divergences importantes. Des scissions sont survenues surtout face à des désaccords sur l'Union soviétique (un nouveau type de société capitaliste ? Ou un socialisme dégénéré mais progressiste en comparaison avec le capitalisme occidental ?) sur les meilleurs moyens de travailler avec de larges couches de la classe ouvrière (fallait-il dans certaines périodes rejoindre les partis de masse comme le PS pour être moins isolés?) et sur la question des agents du renversement du capitalisme (une armée guérilla ou paysanne pouvait-elle instaurer une société socialiste si la classe ouvrière dans un pays donné était trop petite ou trop conservatrice?)

Selon Bensaïd, la base du trotskisme lors de la contre-révolution stalinienne se caractérise par trois grands axes. D'abord la défense de la révolution internationale face à la perspective stalinienne de « socialisme dans un seul pays », donc aussi le refus de subordonner les intérêts des travailleurs aux besoins diplomatiques de l'Etat russe (ce que fera Staline de la façon la plus spectaculaire quand il signera un accord avec Hitler pour partager la Pologne).

Deuxièmement, entreprendre un travail de masse qui permet de mobiliser les travailleurs et les opprimés le plus largement possible, que ce soit contre le fascisme, ou pour des revendications partielles (salaires, conditions de travail…). En particulier, les trotskistes voulurent populariser des revendications radicales (des salaires indexés sur l'inflation, l'ouverture des comptes des entreprises …) qui devaient permettre à de grandes masses de travailleurs de remettre en cause le système capitaliste en commençant par le concret. Comme écrit Bensaïd « [une] problématique de ‘mots d'ordre transitoires’ dépasse les antinomies stériles entre un réformisme gradualiste qui croit pouvoir changer la société sans la révolutionner, et un fétichisme du grand soir qui réduit la révolution à son moment paroxystique au détriment du patient travail d'organisation et d'éducation ».

Cet axe distinguait les trotskistes des partis communistes qui oscillaient entre sectarisme (aucun travail commun avec d'autres forces à gauche, voire assimilation de toutes les autres forces au fascisme) et collaboration de classe (s'unir avec le patronat pour rendre l'économie française concurrentielle, comme lors de la "bataille pour la production" dans les années 1950, ou la campagne « Produisons français ! » dans les années 1980.

Troisièmement, les trotskistes devaient s'opposer à la conception stalinienne du parti monolithique. Ils ont défendu le besoin d'un débat politique permanent au sein du parti, pour permettre à l'organisation de profiter de toutes les expériences des membres. Toutes les organisations trotskistes n’ont pas suivi ce principe, mais dans l'ensemble les mouvements trotskistes ont en leur sein des débats bien plus riches que les autres organisations politiques ou que les milieux universitaires des sciences sociales.

Ces trois axes ne constituaient pas seulement des positionnements théoriques radicalement opposés aux partis communistes. Les trotskistes se sont employés à les mettre en pratique, même si souvent à une échelle anecdotique, au sein d'innombrables luttes contre différents aspects de la dictature du profit.

Bensaïd n'a pas peur de décrire les nombreuses erreurs qu'ont fait les mouvements trotskistes, y compris sa propre organisation, la LCR. Mais il minimise souvent la portée de ces erreurs. La triste réalité, c'est que certaines erreurs - comme les illusions dans le gouvernement sandiniste du Nicaragua, ou la foi dans la tactique de la guérilla - ont démoralisé des générations entières de jeunes militants révolutionnaires, rendant d'autant plus ardu le travail de la génération suivante.

Bensaïd conclut son livre avec les mots suivants « un certain trotskisme, ou un certain esprit des trotskismes, n'est pas dépassé. Son héritage sans mode d'emploi est sans doute insuffisant, mais non moins nécessaire pour défaire l'amalgame entre stalinisme et communisme, libérer les vivants du poids des morts, et tourner la page des désillusions. »

Je trouve que là, il est modeste pour le trotskisme. Les trotskistes sont ceux qui ont gardé vivante la flamme de la révolution contre le plus grand mensonge du vingtième siècle, qui voulait que la dictature soviétique représente le seul avenir d'une volonté de renverser le capitalisme. Maintenant que le stalinisme s'est effondré de lui-même, d'abord comme idéologie d'Etat, puis comme parti dominant des travailleurs les plus combatifs, l'espace potentiel pour les idées révolutionnaires, les idées de Trotsky, s'est démultipliée. La très longue traversée du désert des révolutionnaires en France (et ailleurs) est en train, lentement, de s'achever.

John Mullen

Les trotskismes de Daniel Bensaïd, collection Que sais-je, P.U.F., 2002
 
 

Point web

On trouve énormément des œuvres de Trotsky sur l'internet. Si vous connaissez peu Trotsky, commencer par Ma Vie, que vous trouverez en français au http://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv00.htm


[Quelques coquilles corrigées après publication initiale]

 

Inde-Pakistan Vers la guerre nucléaire ?

 

 Inde-Pakistan

 Vers la guerre nucléaire ?

[Article de 2002, archivé ici]

La panique du gouvernement américain « découvrant » que des terroristes aimeraient bien disposer de bombes radioactives a caché le fait bien plus inquiétant que deux gouvernements disposant déjà de bombes nucléaires et des missiles pour les envoyer menaçaient de déclencher une guerre nucléaire.

Le conflit entre l'Inde et le Pakistan montre à quel point les intérêts économiques et militaires sont prêts à risquer l'avenir même de la planète. Les classes dirigeantes de l'Inde et du Pakistan, qui jouent avec la guerre nucléaire, sont terrifiantes. Mais les puissances occidentales partagent la responsabilité de ce cauchemar. La première bombe atomique testée par l'Inde utilisa du plutonium importé du Canada, et de la technologie fournie par les États Unis, la France, l'Allemagne, le Canada et l'Angleterre.

Au moment où nous écrivons, il semble que le danger immédiat de guerre nucléaire a été écarté. Mais il reviendra, car il surgit de l'instabilité d'un monde qui se base sur la concurrence économique et nucléaire, et qui utilise nationalisme et racisme pour justifier les guerres. Le nouveau projet « guerre des étoiles » de George Bush rendra la situation encore plus dangereuse. Les États Unis et la Russie gardent assez de missiles nucléaires pour détruire la planète plusieurs fois. La France, l'Angleterre et la Chine en ont assez pour tuer des centaines de millions de personnes.

Les causes du conflit

Le ministre de la Défense indien, Yogendra Narain, a déclaré début juin « Le Pakistan n'est pas un pays démocratique et nous ne savons pas quel est, pour eux, le seuil nucléaire. Nous contre-attaquerons, et nous devons être prêts pour une destruction mutuelle des deux côtés. » Du côté pakistanais, les généraux de l'armée poussaient le Général Musharaff, chef du régime, à ne rien céder. Celui-ci craint de perdre le pouvoir s'il cède.

Il y a plus d'un million de soldats indiens et pakistanais au Cachemire. Toutes les grandes villes du Pakistan et du Nord de l'Inde peuvent être atteintes par les missiles nucléaires des deux côtés.

La guerre occidentale en Afghanistan a accru les tensions entre les deux pays. L'élite du Pakistan a soutenu l'attaque contre l'Afghanistan, abandonnant ses alliés talibans. Ayant perdu ainsi de l'influence en Afghanistan, il a tenté de regagner le soutien des militants islamistes pakistanais en les encourageant d'intervenir plutôt en Cachemire (occupé en partie par l'Inde) et d'exploiter les doléances légitimes de la population qui y vit.

Par la suite, le gouvernement indien, dirigé par le parti anti-musulman, le BJP, utilisa la guerre américaine « contre le terrorisme » pour déclarer que le Pakistan était un État terroriste, et pour justifier ainsi une guerre. Des militants du BJP massacrèrent plus de 1 000 musulmans dans l'État du Gujarat. Le gouvernement indien espère qu'une guerre leur permettra de contrôler complètement le Cachemire et obligera les États-Unis d'abandonner ses bonnes relations avec le Pakistan. La classe dirigeante indienne voudrait sceller une alliance stratégique avec les États Unis.

Plus de 500 millions de personnes en Inde et au Pakistan disposent de moins d'un dollar par jour pour vivre. Pourtant, entre 1993 et 2000, les achats d'armes des deux pays ensemble totalisèrent huit milliards et demi d'euros. Ce sont les États occidentaux dits "responsables" qui ont fourni les armes.

La France et la paix.

La France, loin d'être une force pour la paix comme voudraient le faire croire nos dirigeants, profite largement du conflit. Comme l'écrit Patrick Bouverte, de l'Observatoire des transferts d'armement, « La France continue de livrer massivement des armes dans des zones de tension, puis s'étonne que les belligérants les utilisent ! »

L'attentat suicide de Karachi, qui a fait onze victimes et douze blessés parmi les équipes de la DCN française (Direction des chantiers navals) a révélé l'ampleur de la coopération militaire entre Paris et Islamabad. Entre 1991 et 2000, la France a vendu pour 1,9 milliards d'euros d'armements au Pakistan et pour 856 millions d'euros à l'Inde! En 2 000, l'Inde a commandé 10 Mirage 2000-H à Dassault, tandis que Thales (anciennement Thompson ) travaille sur des chars et des avions de chasse. La France et l'Inde ont procédé à des exercices militaires conjoints au large de l'Inde le 14 mai dernier. Après avoir vendu 3 sous-marins Agosta au Pakistan, la France négocie actuellement la vente d'un modèle plus sophistiqué à l'Inde. Les maîtres de la guerre font leur beurre.

Ceux qui souffrent le plus du conflit sont les Cachemiris. Les dirigeants de l'Inde et du Pakistan prétendent protéger ce peuple, mais il n'en est rien. L'État indien a commis des atrocités terribles contre le peuple de la partie du Cachemire occupée par l'Inde, pour la plupart des musulmans. Le Pakistan a utilisé ces horreurs comme excuse pour vouloir annexer le Cachemire en entier. Mais on peut voir de l'expérience de la partie occupée par le Pakistan que les Cachemiris n'ont rien à y gagner. IL n'y a pas de démocratie, le gouvernement est nommé par le Pakistan. La liberté du peuple cachemiri ne peut pas être garantie par la domination de l'Inde ou du Pakistan.

Les deux grands États essaient d'encourager un nationalisme féroce, mais dans les deux pays il existe également des campagnes contre la guerre. Le 6 juin une manifestation fut organisée à Kotli, (cachemire pakistanais) malgré la pression extrême (la manifestation a été attaquée violemment par des islamistes pakistanais).

En Occident c'est dans l'opposition à la « guerre contre le terrorisme » et à la vente des armes que nous pouvons contribuer à aider le peuple cachemiri.

John Mullen

Point web : Visitez le site web de l'observatoire des transferts d'armement au http://www.obsarm.org/ Vous pouvez signer la pétition contre la vente des armes par la France.

Pour information sur des campagnes de paix en Inde http://www.ashanet.org/india/peace.htm (en anglais)


[Quelques coquilles corrigées après publication initiale]

 

mercredi 12 mai 2021

Une alternative anticapitaliste: Quel parti nous faut-il ?

 

Une alternative anticapitaliste

Quel parti nous faut-il ?
 

[article de 2002, archivé ici]

Les élections législatives donnent l'impression superficielle que tout est rentré dans l'ordre. L'extrême droite retrouve des scores auxquels on était habitués ; l'extrême gauche ne répète pas son score historique du premier tour des présidentielles.

Ce n'est qu'une apparence. La polarisation politique des présidentielles reste intacte. A droite, c'est le Front national qui a donné le ton de la campagne des législatives. En prétendant que le grand danger pour la population ce sont les bandes de jeunes de banlieue, la droite recrute pour le Front national. A gauche, il n'y a pas eu de campagne sérieuse, puisque le PS et le PC n'avaient rien de fondamentalement nouveau à proposer que leur politique depuis 5 ans qui a tant déçu l'électorat de gauche. Mais l'effet "voter utile dès le premier tour" et l'abstentionnisme de masse a permis de sauver les meubles pour le PS et a réduit le score de l'extrême gauche. Le PCF continue de s'effondrer.

A l'extrême gauche, dans presque toutes les circonscriptions, la LCR dépasse en nombre de voix Lutte ouvrière. Lutte ouvrière paie le prix pour son sectarisme d'entre deux tours, où ils ont plus fait campagne pour ne pas voter Chirac que contre le Front National.

Le besoin d'une force politique à gauche pour cristalliser la révolte politique et en partie sociale contre le néolibéralisme est de plus en plus clair. Les associations comme ATTAC, les listes alternatives comme Motivé(e)s, les mouvements de solidarité internationale et ainsi de suite font un travail essentiel, mais ne peuvent pas être le parti qu'il faut.

Il ne s'agit pas simplement de regrouper les organisations existantes de l'extrême gauche. Il en résulterait un tout petit parti ! D'ailleurs, malheureusement, la direction de Lutte Ouvrière a déjà signalé très clairement qu'elle ne s'intéresse pas à s'ouvrir à une collaboration avec d'autres forces. Il faut un parti bien plus large, qui attire des militants actifs dans les associations, et des gens nouveaux à la politique.

Si différents appels pour une nouvelle gauche radicale ont été lancés depuis un mois ou deux, il nous semble que la LCR est l'organisation principale qui a le mieux compris ce besoin. Ils écrivent dans leur journal "Rouge"

"Il y a maintenant deux gauches. Le Parti socialiste reste la principale force de gauche, mais déjà nombre de voix s’élèvent pour le pousser à aller plus loin dans l’adaptation à la mondialisation libérale. Et, à l’opposé, il y a une autre orientation, 100% à gauche, une ligne de rupture avec le système qui constitue le socle d’une nouvelle force. Il faut, maintenant, changer de gauche et avancer dans la voie d’une nouvelle force, qui tire le bilan de la gauche plurielle, une force radicale et anticapitaliste. " et encore "Il manque aujourd’hui une force politique, aussi fidèle aux intérêts des salariés, des chômeurs et des jeunes que le Medef l’est aux intérêts du patronat."

La LCR a enregistré des milliers de demandes d'adhésions dans les dernières semaines. A la rentrée, elle propose d'organiser des forums régionaux pour tous ceux qui s'intéressent à la construction de cette nouvelle force. Dans plusieurs villes, elle a organisé des meetings communs avec des sections du PCF et des Verts. Les militants autour de la présente revue participeront à construire cette dynamique. Nous sommes en discussion actuellement avec la direction de la LCR pour une intégration dans leurs rangs. Nous espérons apporter notre contribution, à notre échelle bien modeste à la construction d'un nouveau parti, à la hauteur de la crise politique qui touche la France.

Il y aura énormément de militants associatifs ou jeunes étudiants radicalisés qui rejetteront au moins initialement l'idée d'un parti. L'idéologie dominante prétend que chacun se débrouille mieux en s'isolant dans son originalité glorieuse, et que l'organisation politique collective ne peut qu'écraser la personnalité de chacun. C'est une vision qui arrange bien le système en place. De plus, l'expérience des partis monolithiques staliniens, (ou parfois de groupuscules ultra-rigides) que nous connaissons par les livres ou par des expériences familiales n'inspire pas à l'engagement militant.

Mais le besoin d'une organisation est incontournable. Nous allons esquisser ici les caractéristiques que nous croyons importants pour un tel parti.

Il faut un parti qui se base avant tout sur les luttes des salariés et des opprimés. C’est quand les gens se mettent à lutter collectivement qu’ils remettent en cause toute une série d’idées qu’ils acceptent en temps normal. C’est de ceux qui luttent qu’on a le plus à apprendre. Chaque réunion, chaque événement doit aussi être une occasion pour organiser la solidarité avec des grèves ou des campagnes en cours. Les membres de l’organisation doivent œuvrer en priorité à la reconstruction de syndicats combatifs dans tous les secteurs de l’économie.

Il faut un parti qui intervienne contre toutes les oppressions. Aucune oppression ne concerne "trop peu de monde" pour qu'on s'y intéresse. Il faut demander aux membres qu'ils défendent sans hésiter tous les opprimés, sur leur lieu de travail ou d 'étude. Les membres doivent être connus dans leur milieu comme des ennemis intraitables du racisme, du sexisme, de l’homophonie…

Il faut un parti ouvert, facile à rejoindre, doté d'une presse populaire, organisant des réunions publiques régulières où les membres ont envie d'amener leurs collègues et leurs amis. Dans la presse comme dans les réunions, il faut que les nouveaux arrivés ou sympathisants, salariés ou jeunes, puissent s'exprimer. Le parti doit savoir apprendre de la classe, de l'expérience de la lutte quotidienne.

Il faut un parti de débat démocratique. Ceci est nécessaire non pour des raisons purement éthiques, mais aussi pratiques. C’est seulement si les membres ont été convaincus dans un débat démocratique des positions du parti, qu’ils sauront les défendre autour d'eux au travail, dans la fac etc.

Il faut un parti déterminé et ambitieux qui sache trancher sur les questions du jour. Il est peu utile d'avoir – à titre d’exemple - un parti dont la moitié des membres défend le bombardement de l'Afghanistan, et l'autre moitié est contre - le parti serait paralysé et ne pourrait pas organiser la résistance contre la guerre.

Il faut un parti où les jeunes jouent un rôle primordial. En règle générale les jeunes ont plus de temps (pas de responsabilités familiales). Mais surtout les jeunes n'ont pas vécu la période des défaites des années précédentes qui a démoralisé tant de gens plus âgés.

Il faut un parti qui analyse et clarifie toutes les questions de la société capitaliste du point de vue des salariés et des opprimés. Le parti doit être l'université des salariés et des opprimés.
 
 

La radicalisation en France aujourd'hui est telle qu'il y a des dizaines de milliers de personnes qui pourraient être recrutées à un nouveau parti anticapitaliste. Ce parti regrouperait des révolutionnaires, et d'autres qui tout en s'opposant aux attaques des classes dirigeantes dans tous les domaines ne se réclament pas ou pas encore de la révolution. Olivier Besancenot écrit qu'il faut "une nouvelle force politique, radicale, anticapitaliste qui rassemble révolutionnaires, militants du mouvement social, militants et électeurs communistes, écologistes ou socialistes, qui ne se reconnaissent plus dans la politique de leurs dirigeants."

Mais cette hétérogénéité est une faiblesse nécessaire pendant une période, pas un but en soi. S'il est essentiel d'accueillir dans le parti des personnes qui ne défendent pas (parfois pas encore) le besoin de la révolution, les révolutionnaires dans le parti devraient travailler pour expliquer le besoin d'une révolution, partant des leçons de l'histoire et l'impossibilité pour le capitalisme de résoudre, même sous pression, les problèmes des opprimés et des salariés.

La constitution de cette organisation est urgente. Les attentes politiques des gens nouvellement radicalisés n'attendront pas des mois ou des années.

John Mullen

[Quelques coquilles corrigées après publication initiale.]

http://randombolshevik.org/articles-by-date/articles-by-date

lundi 10 mai 2021

Courrier des lecteurs et réponse : sur Israël et sur l’antisémitisme

 

[publié en 2002, archivé ici]

Courrier des lecteurs et réponse : sur Israël et sur l’antisémitisme

Yves C : « Une erreur grave »
 

Chers amis,

Les pages 8 et 9 du numéro 3 de Socialisme me posent problème, car il s'agit pour moi d'une question sur laquelle je ne suis prêt à faire aucun compromis : celle de l'antisémitisme.

Vous mettez côte à côte deux photos, celle de soldats allemands et celle d'un soldat israélien. Vous devez savoir que certaines comparaisons peuvent inciter des esprits faibles (pour être gentil) à tomber dans l'antisémitisme le plus crapuleux. Je me demande donc comment vous avez pu ne pas vous rendre compte du danger de ce genre de comparaison. Dans quel monde vivez-vous ?

Lors d'une des manifestations de "solidarité" avec la Palestine à Denfert-Rochereau, mon quartier a été couvert d'affiches anonymes : "Hitler a un fils : Sharon" (je cite de mémoire). Tirer un trait d'égalité entre Sharon et Hitler risque d'amener des gens pleins de bonnes intentions (mais ayant, quand même, à mon avis, un petit fond antisémite inconscient) à donner libre cours à leurs pulsions racistes. Vos deux photos jouent le même rôle que ce slogan débile. Et les légendes sous les photos sont encore pires. Les soldats allemands ne "brimaient" pas les Juifs, ils les exterminaient sans la moindre pitié. La différence entre des brimades et l'extermination de 6 millions de personnes n'est pas une nuance de vocabulaire. Comment ne vous en êtes-vous pas rendu compte ?

De l'autre côté, vous présentez une photo d'un soldat israélien qui "menace" des Palestiniens. D'abord, votre photo est coupée pour ne pas dire tronquée : votre découpage laisse croire que le soldat menace la famille avec un enfant mais vous ne montrez pas la ou les personnes qui se trouvent certainement à terre ou plus loin. Vous ne précisez pas dans quelles circonstances a été prise la photo, alors que, pour ce qui concerne l'autre photo sur les Juifs, tout le monde sait ce qui s'est passé pendant la Seconde Guerre mondiale. De plus, le mot "menacer" est bien plus fort que le mot "brimer". Pour un esprit faible (ce qui n'est sans doute pas dans vos intentions) la conclusion est simple : ce que font les Israéliens aux Palestiniens est au moins aussi grave (sinon pire) que ce que les nazis ont fait aux Juifs.

Ce que fait l'armée israélienne en Palestine n'a rien à voir avec ce que les nazis et les Allemands ont fait aux Juifs. Il n'y a pas de camps d'extermination en Israël/Palestine. Les principaux partis de l'Etat démocratique israélien n'ont pas l'intention d'exterminer les Palestiniens et ne se sont jamais livrés à des pratiques d'extermination massive de milliers de Palestiniens. Laisser entendre le contraire est, pour être gentil, irresponsable. Par contre, c'est dans les Etats arabes que l'on diffuse librement les protocoles des sages de Sion et que tout un tas de nazis se sont reconvertis dans le conseil politique aux dirigeants politiques arabes après la Seconde Guerre mondiale. C'est dans les Etats arabes que les journaux diffusent quotidiennement de la propagande antisémite. Et c'est dans les Etats arabes que l'on tue ou emprisonne des Juifs, pour le simple fait qu'ils sont juifs. Et cela vous ne le dites pas.

En ce qui concerne les extraits du livre de Cliff et l'article de Daniel Lartichaux, tous deux sont remplis d'inexactitudes sur l'antisémitisme. Dans le premier article vous prétendez que "le seul ressort" des "actes horribles" commis contre les synagogues serait "le conflit au Proche-Orient". Vous oubliez de mentionner qu'il existe en France un antisémitisme très vivace, aussi bien dans les milieux de droite et d'extrême droite, que dans des franges marginales de la gauche, chez une partie de la population maghrébine et ses enfants. Les voix de Le Pen viennent d'électeurs de droite et de gauche ; de plus, la coexistence entre le judaïsme et la religion musulmane au Maghreb n'a pas toujours été pacifique, et depuis l'existence d'Israël, on ne peut pas dire que les Juifs du Maghreb aient eu la vie rose.

Si Israël n'existait pas et n'avait pas décidé, grosso modo après le procès Eichmann, de mener campagne partout dans le monde contre l'antisémitisme, on ne saurait pas le centième de ce que l'on sait aujourd'hui sur l'antisémitisme, la passivité de la majorité des populations européennes, les complicités des Etats bourgeois avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Ça, c'est la réalité. Si Israël utilise en partie l'Holocauste pour justifier sa politique colonialiste en Palestine, c'est parce que la gauche et l'extrême gauche se foutaient des Juifs et de l'antisémitisme, pour dire les choses de façon un peu caricaturale.

Amicalement,

Yves Coleman.

John Mullen : réponse

Bonjour Yves !

Une très rapide réponse à certains de tes questionnements, qui sont d'ailleurs les bienvenus.

Pour moi, les deux photos côte à côte d'un nazi et d'un soldat israélien constituent une erreur grave. - L'implication est évidente, que le sionisme soit une forme de fascisme, est radicalement faux.

Il y a, je suis d'accord, un antisémitisme de fond en France depuis très longtemps (chaque sondage à ce sujet le confirme). Néanmoins, dans le contexte d’une campagne sioniste de dénonciation de l'antisémitisme en France pour construire l'Etat d'Israël, déclarations de ministres israéliens à l’appui, il me semble important de souligner les liens entre les actes contre les lieux de culte et les Juifs en France, et la situation au Moyen Orient. Il ne faut pas non plus oublier les attaques du BETAR, une milice paramilitaire sioniste, en France récemment.

Dans chacune des manifs Palestine auxquelles j'ai participé, tout antisémitisme a été dénoncé par la quasi-totalité des manifestants et des organisateurs. Ce n'est pas dire que les actes antisémites ne sont pas graves, mais que la campagne actuelle qui cherche à rejeter la faute sur les Arabes est dangereuse. L'Etat d'Israël, bien sûr, puisqu'il déclare parler AU NOM DE TOUS LES JUIFS fabrique ainsi de l'antisémitisme à la chaîne. Les gens qui se sentent solidaires des Palestiniens, tués et traités comme du bétail dans l'indifférence des autres gouvernements, en concluent que ce n'est pas seulement la faute de Sharon mais de tous les Juifs, puisque c'est ce que disent l'Etat d'Israël et un certain nombre de dirigeants des organisations de la communauté juive.

Il est évident que cet Etat apparaît aux yeux de la majorité des Juifs de ce monde comme une garantie contre les pires excès de l'antisémitisme ; mais je crois que c'est un piège absolu. L'Etat d'Israël ne protège pas contre l'antisémitisme (une partie des dirigeants ne voudraient pas le faire). Je ne peux pas retracer ici l'histoire du sionisme, mais il me semble qu'une partie de sa nature est de refuser la lutte contre l'antisémitisme en faveur d'une séparation des Juifs. C'est Abram Léon dans son livre "Critique matérialiste de la question juive" qui me semble avoir mieux expliqué l'histoire.

John Mullen

[Quelques coquilles corrigées après publication initiale]

dimanche 9 mai 2021

Le gouvernement Raffarin est moins fort qu'il n'en a l'air

 

Editorial, Socialisme N°4, juillet 2002

[Article de 2002, archivé ici]

Moins fort qu’il n'en a l’air

Il y a quelques mois encore, au début de l’année, le gouvernement de Jospin et les représentants de la gauche plurielle se préparaient aux élections avec optimisme...

Mais c’est la droite qui a obtenu la majorité absolue à l’Assemblée, et Chirac dispose désormais de tous les pouvoirs.

La défaite de la gauche est due à sa capitulation politique devant la classe dirigeante. Les partis réformistes arrivent au pouvoir en faisant lever l’espoir au sein du camp des travailleurs, l’espoir d’améliorations de leurs conditions de vie. Mais une fois au pouvoir, la gauche ne peut transformer le système. Elle fabrique alors du désespoir et de la démoralisation.

Une vague bleue ?

Cette victoire a été en partie préparée par le vote du 5 mai. La gauche plurielle s’est tiré une balle dans le pied en appelant à voter pour Chirac au lieu d’être au cœur des mobilisations antifascistes de l’après 21 avril. De plus, les partis de gauche sont restés sur une attitude strictement électorale, accompagnant seulement les manifestations de la jeunesse.

Chirac a donc bénéficié d’un plébiscite, dans la pure tradition gaulliste-bonapartiste.

Le vote du 5 mai a été présenté comme un référendum pour " la démocratie et la république " et contre " l’extrême droite ", mais en réalité la gauche a permis la réélection de Chirac, qui avait obtenu le plus mauvais score pour un président sortant.

Les médias nous parlent d’une vague bleue pour illustrer la victoire écrasante de la droite. La réalité est différente, loin d’être un raz-de-marée, cette victoire aux législatives est un trompe-l’œil, comme celle du 5 mai.

La droite paraît forte mais en réalité elle est faible. Les partis de droite subissent une crise depuis quelques années. Comparé aux élections présidentielles de 95, la droite a perdu 5 millions d’électeurs. Même si avec 34 % des suffrages exprimés (8,8 millions de voix) l’UMP (Union pour la Majorité Présidentielle) remporte près de quatre cents sièges, sa victoire n’est qu’un leurre, ces élections marquent avant tout la faillite de tous les partis institutionnelles. Le retour de bâton contre la droite risque d’être encore plus rapide et douloureux qu’en décembre 95. De plus le taux d’abstention n’a jamais été aussi élevé avec plus de 39 % au second tour des législatives, soit plus de 14 millions de personnes.

Que nous réserve ce gouvernement ?

Le gouvernement de Raffarin est un gouvernement de revanche sociale. Il a un discours " modeste " et se réfère à " la France d’en bas ", mais dans le même temps son programme prévoit des attaques contre les 35h (dans les hôpitaux), contre notre système de retraite, des privatisations en cascade, une politique répressive, un renforcement des lois racistes contre les immigrés, les descentes dans les cités. Ainsi Sarkozy, ministre de " la sécurité intérieure " annonce qu’il faudra " porter le fer dans les zones de non-droit " et que l’on ne peut parler de prévention dans " des cités contrôlées par la mafia. "

Le gouvernement Raffarin est dans une logique d’affrontement avec notre classe. Le premier acte politique qu’il a décidé est de mettre notre camarade José Bové en prison, plutôt que d’attendre quelques semaines pour que le responsable de la Confédération Paysanne bénéficie d’une grâce présidentielle. En mettant un syndicaliste en prison, comme premier acte politique 24 heures après sa réélection, le gouvernement Raffarin veut envoyer un message clair à tous ceux qui entendent résister à la société du profit et à la mondialisation libérale : les syndicalistes, les altermondialistes, les associations de défense des droits, seront considérés comme des délinquants et mis en taule s’ils cherchent à donner une forme plus radicale à leur opposition au système.

José Bové n’est pas qu’un bouillonnant syndicaliste paysan, un Astérix des temps modernes comme les médias aiment à le présenter. C’est un héros national de la résistance à la mondialisation capitaliste, qui a été de toutes les mobilisations et contre-sommets, c’est lui qui a été l’un des rares à partir en Palestine en solidarité avec le peuple palestinien menacé d’isolement et de mourir en silence. C’est ainsi tout un symbole de nos résistances que la droite au pouvoir jette en prison, alors qu’un délinquant multirécidiviste comme Chirac dirige le pays en toute impunité, au lieu d’être traduit en justice et incarcéré.

Ce gouvernement se croit fort et tout permis. Mais cette situation d’accalmie ne durera qu’un temps et un vent de tempête risque de s’abattre bien vite sur la Chiraquie. Le président est un monarque au pied d’argile. La résistance s’organise déjà, comme en témoigne les actions de solidarité avec José Bové, et aux coups bas de Chirac et Raffarin répondront les luttes de la "France d’en bas " qui pourraient bien renvoyer ce gouvernement au vestiaire bien plus vite que son prédécesseur Juppé en 1995.

[Quelques coquilles corrigées après publication initiale].

samedi 8 mai 2021

Critique de livre Histoire de l'extrême gauche trotskiste de 1929 à nos jours - Frédéric Charpier

 

Critique de livre

Histoire de l'extrême gauche trotskiste de 1929 à nos jours - Frédéric Charpier

Editions 1, 2002 - 400 pages, 22€

Un journaliste collaborateur de Karl Zéro, Frédéric Charpier, a voulu esquisser dans ce livre une histoire de l'extrême gauche trotskiste en France, l'histoire de ceux qui ont refusé et refusent à la fois le capitalisme et l'ancien système soviétique dictatorial.

Car, si aujourd'hui contester la dictature du profit redevient peu à peu courant, les trotskistes sont ceux qui, en plein boom économique dans les années 1950 et 1960, combattent les crimes du système (guerres de Vietnam ou d'Algérie…) mais refusent non seulement de croire au mythe des "trente glorieuses ", mais aussi d’attendre la crise qui vient.

Le trotskisme est revenu dans les librairies par le biais du passé anecdotique revisité de Lionel Jospin. Bien sûr, l'idée selon laquelle il aurait pu être un révolutionnaire secret au sein de la direction du PS est un travesti absolu des idées de Trotsky. Pour Trotsky, la voie vers le changement révolutionnaire passait par l'éducation et l'auto-organisation de millions de travailleurs, et non pas par des magouilles secrètes de "sous-marins" dans les comités du Parti socialiste.
Le livre de Charpier réunit les avantages et les inconvénients d'un livre de journaliste. Bien écrit et facile d'accès pour ceux qui ignorent tout de ses figures comme Raptis, Moreno ou Molinier. Mais le respect que l'auteur porte pour les militants s’accompagne de raccourcis journalistiques énervants. Tout comité comportant trois membres doit être une "troïka", n'importe quel courant au sein d 'une organisation trotskiste peut être qualifié de "clique" et ainsi de suite. Néanmoins, ce livre nous décrit une histoire fascinante et pleine d'enseignements.
Pendant toute l'histoire du trotskisme en France, les trotskistes ont été ultra-minoritaires, ne dépassant jamais les quelques milliers, voire se comptant souvent par centaines. L'immense influence du PCF dans le mouvement syndical et dans la gauche les a de fait empêché d'aller plus loin. La direction du parti communiste a ainsi utilisé de nombreux moyens pour isoler les militants, au moyen de la diffamation, en passant par la violence physique, voire l'assassinat.
Mais ces quelques milliers de personnes ont eu une influence clé dans d'innombrables mouvements radicaux.

Avant la deuxième guerre, ils combattent pour la vérité sur les procès de Moscou, le mécanisme par lequel Staline a pu liquider physiquement toute une génération entière de révolutionnaires russes exemplaires (et souvent leurs enfants et leurs petits-enfants). Ils prônent l'unité de la gauche contre le fascisme, au moment où la position officielle du PCF (dite de la "troisième période") ne distingue pas les partis sociaux-démocrates des partis fascistes. En Allemagne, cette attitude des partis communistes a permis la prise de pouvoir de Hitler.

Au cours d’une telle période si intense, les débats à l'intérieur du trotskisme n’en sont pas moins féconds. Pour sortir de leur isolement, ils décident d'adhérer à la SFIO (ancêtre du PS), sans rien abandonner de leur critique révolutionnaire envers la direction de ce parti. Peu d'années après ils en ressortent, mais ces tournants tactiques laissent de côté beaucoup de camarades, synonymes aussi d’un afflux d’abandons.

Pendant l'occupation nazie, les militants trotskistes sont prêts à risquer leur vie pour publier un journal en allemand "Arbeiter und Soldat" qui défend l'unité des travailleurs contre le fascisme, affirmant que les bombardements de masse, ayant détruit Dresde ou Hambourg et tué des centaines de milliers de civils, ne sont pas la réponse au fascisme.

Mais, attachés aux principes révolutionnaires et refusant l'idéologie patriotique de la reconstruction, les trotskistes sortent des années 1940 tout aussi isolés qu'au début. Le PCF continue de les traiter "d'agents de la Gestapo" et d'attaquer certaines de leurs réunions, barres de fer en main.

Après-guerre, durant le boom économique et la guerre froide, alors toute la gauche quasiment soutient la dictature soviétique, les trotskistes entreprennent un travail qui allie une réflexion théorique - sur la nature du stalinisme, sur les nouvelles évolutions de l'impérialisme - et une implication dans les grèves (à Boulogne-Billancourt en 1944 par exemple) ainsi que dans les mouvements d'opposition à la guerre d'Algérie.

La guerre de Corée apporte ses millions de morts, et les trotskistes restent en première ligne pour s'y opposer. Mais le boom, et le manque de perspectives révolutionnaires immédiates mènent à une crise chez eux. Certains en viennent à croire que la dictature soviétique peut être une force progressiste sur la scène mondiale ou que, devant l’imminence de la révolution, il faut entrer quasi-clandestinement dans les grands partis de gauche et gagner des positions d'influence. Tout cela reste vraiment éloigné de l'idée originelle du marxisme, selon laquelle "l'émancipation des travailleurs ne peut être que l'œuvre des travailleurs eux-mêmes." En effet, isolés et désorientés, la tentation de chercher des raccourcis s'avère très forte.

Dans les années 1960 et 1970, le raccourci adopté est celui de la guérilla. En l'absence de soulèvements ouvriers, les Che Guevara et autres suivent une stratégie où un petit nombre de révolutionnaires déterminés est censé remplacer la classe ouvrière comme moteur de la révolution socialiste. La LCR suit longtemps cette tactique. Après le coup d'Etat au Chili en 1973, sa direction discute même du projet d'un kidnapping de l'ambassadeur du Chili à Paris.

Dans les années 1960, la Ligue Communiste initie à la base des comités d'appelés défendant les intérêts des soldats de base, et instaure aussi un réseau d'éducation politique. Ils éditent de nombreux journaux clandestins dans l'armée.
Une remontée relative de l'extrême droite dans les années 1970 amène les trotskistes, à partir d'une analyse catastrophiste de la crise, à concentrer leurs moyens sur l'organisation de petits groupes capables d'attaquer physiquement les fascistes. L'organisation politique plus large pâtit de cette orientation substitutionniste. En 1973, le gouvernement en profite pour interdire la Ligue Communiste.

Plus tard, la victoire de Mitterrand en 1981 va encourager une partie des militants trotskistes à quitter l'organisation révolutionnaire pour rejoindre les rangs du Parti socialiste, semés illusions sur la capacité de la gauche à changer la société. Lors des deux décennies, des pertes régulières de militants se succèdent au sein de la LCR, se tournant soit vers le PS soit vers l'inactivité.

C'est avec les luttes antifascistes des années 1990, et celles contre la mondialisation libérale aujourd'hui, qu’une nouvelle période voit les forces trotskistes commencer à reprendre du poil de la bête, pour devenir en 2002 une force électorale importante, faute d'être une force militante de taille.

Je n'ai fait ici qu'esquisser quelques points clés. Le livre de Charpier analyse précisément les trois grands courants trotskistes (LCR, LO, PT).

Malgré toutes les erreurs et les bizarreries qui sont le destin de tout mouvement révolutionnaire isolé des masses, les mouvements trotskistes en France ont eu le mérite de garder vivante pendant plus de 70 ans l'idée qu'une société contrôlée par les travailleurs est possible, et que nous n'avons pas à choisir entre la barbarie du capitalisme occidental et celle des bureaucraties des pays de l’Est.

Leur faiblesse face à la bureaucratie soviétique, dans leur analyse de la nature du régime, a conduit à de nombreuses erreurs politiques et théoriques. Affirmer que l’URSS reste un " Etat ouvrier dégénéré "au lendemain de la seconde guerre mondiale reste encore moins pertinent que dans les années 30. Staline et les bureaucrates ont édifié non pas le socialisme mais le capitalisme d’Etat russe, en concurrence avec le capitalisme occidental.

Aujourd'hui, quand la montée de la contestation ne semble pas pour l'instant accompagnée par une vision claire d'une société alternative, nous avons besoin de prendre le meilleur de la tradition trotskiste pour aller de l'avant.

John Mullen

A lire pour une analyse plus profonde

Les trotskysmes par Daniel Bensaïd, Collection Que-sais-je ? N°3629

[Article de 2002, archivé ici; Quelques coquilles corrigées après publication initiale]

mardi 4 mai 2021

Pourquoi parler de révolution ? - Une réponse à Susan George

 [article de 2002, archivé ici]

Pourquoi parler de révolution ?  - Une réponse à Susan George

Comment ne pas être impressionné par une militante comme Susan George qui a su pendant plus de vingt-cinq ans se battre pour que le Tiers monde soit libéré du fardeau de la dette, et pour d'innombrables autres causes importantes, souvent en l'absence d'un large écho parmi les citoyens.

Néanmoins, le besoin de construire un mouvement qui peut aller au-delà de la protestation pour gagner un nouveau monde nous oblige à regarder de près les stratégies (explicites et implicites) qu'elle présente, et les mesurer contre le besoin urgent de victoire définitive sur le profit. C'est pour cela que je veux exprimer certains désaccords avec Susan George sur la stratégie pour gagner.

Le Grand Soir ?

Le centre du travail de S. George a été d'insister sur le fait que la misère dans le monde n'est pas du tout une aberration du capitalisme, mais provient du fonctionnement normal du capitalisme. Face aux bataillons d'intellectuels qui défendent le capitalisme, c'est une bouffée d'air frais.

Mais sur la question de comment détruire le capitalisme, et avec quoi on peut le remplacer, elle reste extrêmement vague. Ceci est compréhensible. L'expérience de la gauche depuis un siècle - entre le PS qui s'est adapté chaque fois plus aux désirs du grand capital, et le PCF qui a défendu un système dans le bloc de l'Est qui ne laissait aucun pouvoir à la masse des gens - n'amène pas les militants à accorder leur confiance au projet révolutionnaire.

La position que S. George défend - qu'il faut se concentrer sur les luttes immédiates ou à moyen terme, et ne pas perdre son temps dans des conjectures sur "le Grand Soir" - est une attitude très répandue dans les mouvements de contestation aujourd'hui. Mais se demander quelles sont les limites des réformes et à quel point et comment on peut aller plus loin est essentiel. Si on veut que les gens s'engagent sur le long terme sous le slogan "un autre monde est possible", on se doit, tout en rassemblant des militants avec des idées très variées, d'expliquer quel monde est possible et comment y arriver.

La question de réforme ou révolution n'est pas une question, comme le suggère S. George, du besoin ou non d'avoir une vision "du Grand Soir" dans la tête, ni d'une opposition entre des gens disciplinés et obsédés et d'autres plus humains qui aiment "avoir du temps pour autre chose" dans la vie. Il s'agit d'une question hautement pratique. S'il faut, comme le dit S. George "renverser l'ordre du monde", est-ce qu'on pourra, oui ou non, laisser en place les institutions militaires, politiques, financières et policières actuelles ?

La position révolutionnaire est de répondre à cette question par la négative. Toute l'histoire de la contestation du capitalisme - de la révolution russe au soulèvement récent en Argentine, en passant par la guerre civile dans les années 1930 en Espagne ou les événements au Chili dans les années 1970, montrent que les institutions de l'Etat, et du capital international ne peuvent pas être repris et utilisés pour d'autres objectifs que le profit.

Ceci ne veut évidemment pas dire que les révolutionnaires ne se battent pas pour gagner des réformes. Au contraire, ils doivent tendre leurs efforts pour gagner des victoires partielles, être parmi les plus déterminés dans le combat, sans jamais cesser de mener une action et une propagande révolutionnaires. Il faut développer une stratégie - et une organisation - qui pose la question du renversement des classes dirigeantes.

Cette analyse ne sort pas des rêves de jeunes révolutionnaires idéalistes, mais d'une analyse de la nature des institutions du capitalisme. Il va falloir les renverser et les remplacer.

Quelles forces ?

Un autre élément de l'analyse marxiste propose une réponse à la question "Quelles sont les forces clés pour gagner, d'abord des réformes sérieuses et ensuite un renversement de l'ordre du monde ?" La réponse donnée par Susan George - et très courante au sein d'ATTAC comporte l'idée d'une large alliance comprenant les consommateurs, les militants associatifs, les écologistes, les intellectuels et les travailleurs organisés, entre autres.

Tout le monde a sa place - c'est sans doute vrai. Mais la structure du système que nous combattons ne donne pas le même pouvoir à chaque acteur. Les actions des consommateurs (boycotts…) des associations (pétitions, manifestations, lobbying) peuvent toutes être importantes à des moments dans les différents combats. Mais la dictature du profit peut-être infiniment mieux contrée par ceux qui produisent ce profit - les travailleurs.

Si pour l'instant en France les travailleurs du secteur public ne doivent travailler que 37,5 années avant la retraite, contre 40 dans le secteur privé, c'est parce que les grèves de 1995 ont fait tellement peur à la classe dirigeante qu'elle n'a pas osé se réattaquer à la question des retraites, même si cela ne saurait tarder.

L'expérience que raconte Susan George, dans l'entretien au sujet de l'OMC, montre assez clairement que, si les manifestations et les pressions politiques ont ouvert un magnifique espace de débats et permis la construction d'un mouvement comme ATTAC, les limites de la protestation et du lobbying sont bien réelles. La reconstruction du mouvement syndical et la mobilisation des travailleurs peuvent être longs à démarrer, mais c'est seulement par-là - au cœur du système de production de profit - que les grandes victoires peuvent être remportées.

Susan George admet facilement qu'il y a " très peu d'éléments progressistes " au sein des institutions internationales du capitalisme. Mais dans d'autres écrits elle suggère qu'il faut s'adresser en priorité aux " décideurs " du monde capitaliste. Dans son livre sur la dette (1988) elle propose une combinaison d'une politique éclairée de la part des Etats du Nord pour permettre le remboursement de la dette, liée à des investissements stratégiques et des accords commerciaux qui permettraient aux pays du Sud de se remettre sur le chemin du développement. Souvent on a l'impression qu'elle croit au pouvoir du bon sens, même au sein des institutions du grand capital.

C'est contradictoire, car parfois elle insiste sur le fait que seule la lutte paie ; mais ailleurs les victoires qu'elle préconise sont des victoires qui permettent aux " éléments progressistes ", au sein des institutions existantes, de prendre le dessus et de limiter, dans le cadre du capitalisme, les pires ravages du profit.

C'est pour cela que, parallèlement aux luttes pour arracher des concessions au système capitaliste, il faut préparer son renversement. Il est évident que la révolution n'est pas à l'ordre du jour à très court terme - pour l'instant le travail est d'éducation révolutionnaire. Mais nous ne pouvons pas nous permettre d'être naïfs. Le " gouvernement permanent " et ses relais seront prêts à tout pour conserver leur dictature.

John Mullen