lundi 10 mai 2021

Courrier des lecteurs et réponse : sur Israël et sur l’antisémitisme

 

[publié en 2002, archivé ici]

Courrier des lecteurs et réponse : sur Israël et sur l’antisémitisme

Yves C : « Une erreur grave »
 

Chers amis,

Les pages 8 et 9 du numéro 3 de Socialisme me posent problème, car il s'agit pour moi d'une question sur laquelle je ne suis prêt à faire aucun compromis : celle de l'antisémitisme.

Vous mettez côte à côte deux photos, celle de soldats allemands et celle d'un soldat israélien. Vous devez savoir que certaines comparaisons peuvent inciter des esprits faibles (pour être gentil) à tomber dans l'antisémitisme le plus crapuleux. Je me demande donc comment vous avez pu ne pas vous rendre compte du danger de ce genre de comparaison. Dans quel monde vivez-vous ?

Lors d'une des manifestations de "solidarité" avec la Palestine à Denfert-Rochereau, mon quartier a été couvert d'affiches anonymes : "Hitler a un fils : Sharon" (je cite de mémoire). Tirer un trait d'égalité entre Sharon et Hitler risque d'amener des gens pleins de bonnes intentions (mais ayant, quand même, à mon avis, un petit fond antisémite inconscient) à donner libre cours à leurs pulsions racistes. Vos deux photos jouent le même rôle que ce slogan débile. Et les légendes sous les photos sont encore pires. Les soldats allemands ne "brimaient" pas les Juifs, ils les exterminaient sans la moindre pitié. La différence entre des brimades et l'extermination de 6 millions de personnes n'est pas une nuance de vocabulaire. Comment ne vous en êtes-vous pas rendu compte ?

De l'autre côté, vous présentez une photo d'un soldat israélien qui "menace" des Palestiniens. D'abord, votre photo est coupée pour ne pas dire tronquée : votre découpage laisse croire que le soldat menace la famille avec un enfant mais vous ne montrez pas la ou les personnes qui se trouvent certainement à terre ou plus loin. Vous ne précisez pas dans quelles circonstances a été prise la photo, alors que, pour ce qui concerne l'autre photo sur les Juifs, tout le monde sait ce qui s'est passé pendant la Seconde Guerre mondiale. De plus, le mot "menacer" est bien plus fort que le mot "brimer". Pour un esprit faible (ce qui n'est sans doute pas dans vos intentions) la conclusion est simple : ce que font les Israéliens aux Palestiniens est au moins aussi grave (sinon pire) que ce que les nazis ont fait aux Juifs.

Ce que fait l'armée israélienne en Palestine n'a rien à voir avec ce que les nazis et les Allemands ont fait aux Juifs. Il n'y a pas de camps d'extermination en Israël/Palestine. Les principaux partis de l'Etat démocratique israélien n'ont pas l'intention d'exterminer les Palestiniens et ne se sont jamais livrés à des pratiques d'extermination massive de milliers de Palestiniens. Laisser entendre le contraire est, pour être gentil, irresponsable. Par contre, c'est dans les Etats arabes que l'on diffuse librement les protocoles des sages de Sion et que tout un tas de nazis se sont reconvertis dans le conseil politique aux dirigeants politiques arabes après la Seconde Guerre mondiale. C'est dans les Etats arabes que les journaux diffusent quotidiennement de la propagande antisémite. Et c'est dans les Etats arabes que l'on tue ou emprisonne des Juifs, pour le simple fait qu'ils sont juifs. Et cela vous ne le dites pas.

En ce qui concerne les extraits du livre de Cliff et l'article de Daniel Lartichaux, tous deux sont remplis d'inexactitudes sur l'antisémitisme. Dans le premier article vous prétendez que "le seul ressort" des "actes horribles" commis contre les synagogues serait "le conflit au Proche-Orient". Vous oubliez de mentionner qu'il existe en France un antisémitisme très vivace, aussi bien dans les milieux de droite et d'extrême droite, que dans des franges marginales de la gauche, chez une partie de la population maghrébine et ses enfants. Les voix de Le Pen viennent d'électeurs de droite et de gauche ; de plus, la coexistence entre le judaïsme et la religion musulmane au Maghreb n'a pas toujours été pacifique, et depuis l'existence d'Israël, on ne peut pas dire que les Juifs du Maghreb aient eu la vie rose.

Si Israël n'existait pas et n'avait pas décidé, grosso modo après le procès Eichmann, de mener campagne partout dans le monde contre l'antisémitisme, on ne saurait pas le centième de ce que l'on sait aujourd'hui sur l'antisémitisme, la passivité de la majorité des populations européennes, les complicités des Etats bourgeois avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Ça, c'est la réalité. Si Israël utilise en partie l'Holocauste pour justifier sa politique colonialiste en Palestine, c'est parce que la gauche et l'extrême gauche se foutaient des Juifs et de l'antisémitisme, pour dire les choses de façon un peu caricaturale.

Amicalement,

Yves Coleman.

John Mullen : réponse

Bonjour Yves !

Une très rapide réponse à certains de tes questionnements, qui sont d'ailleurs les bienvenus.

Pour moi, les deux photos côte à côte d'un nazi et d'un soldat israélien constituent une erreur grave. - L'implication est évidente, que le sionisme soit une forme de fascisme, est radicalement faux.

Il y a, je suis d'accord, un antisémitisme de fond en France depuis très longtemps (chaque sondage à ce sujet le confirme). Néanmoins, dans le contexte d’une campagne sioniste de dénonciation de l'antisémitisme en France pour construire l'Etat d'Israël, déclarations de ministres israéliens à l’appui, il me semble important de souligner les liens entre les actes contre les lieux de culte et les Juifs en France, et la situation au Moyen Orient. Il ne faut pas non plus oublier les attaques du BETAR, une milice paramilitaire sioniste, en France récemment.

Dans chacune des manifs Palestine auxquelles j'ai participé, tout antisémitisme a été dénoncé par la quasi-totalité des manifestants et des organisateurs. Ce n'est pas dire que les actes antisémites ne sont pas graves, mais que la campagne actuelle qui cherche à rejeter la faute sur les Arabes est dangereuse. L'Etat d'Israël, bien sûr, puisqu'il déclare parler AU NOM DE TOUS LES JUIFS fabrique ainsi de l'antisémitisme à la chaîne. Les gens qui se sentent solidaires des Palestiniens, tués et traités comme du bétail dans l'indifférence des autres gouvernements, en concluent que ce n'est pas seulement la faute de Sharon mais de tous les Juifs, puisque c'est ce que disent l'Etat d'Israël et un certain nombre de dirigeants des organisations de la communauté juive.

Il est évident que cet Etat apparaît aux yeux de la majorité des Juifs de ce monde comme une garantie contre les pires excès de l'antisémitisme ; mais je crois que c'est un piège absolu. L'Etat d'Israël ne protège pas contre l'antisémitisme (une partie des dirigeants ne voudraient pas le faire). Je ne peux pas retracer ici l'histoire du sionisme, mais il me semble qu'une partie de sa nature est de refuser la lutte contre l'antisémitisme en faveur d'une séparation des Juifs. C'est Abram Léon dans son livre "Critique matérialiste de la question juive" qui me semble avoir mieux expliqué l'histoire.

John Mullen

[Quelques coquilles corrigées après publication initiale]

dimanche 9 mai 2021

Le gouvernement Raffarin est moins fort qu'il n'en a l'air

 

Editorial, Socialisme N°4, juillet 2002

[Article de 2002, archivé ici]

Moins fort qu’il n'en a l’air

Il y a quelques mois encore, au début de l’année, le gouvernement de Jospin et les représentants de la gauche plurielle se préparaient aux élections avec optimisme...

Mais c’est la droite qui a obtenu la majorité absolue à l’Assemblée, et Chirac dispose désormais de tous les pouvoirs.

La défaite de la gauche est due à sa capitulation politique devant la classe dirigeante. Les partis réformistes arrivent au pouvoir en faisant lever l’espoir au sein du camp des travailleurs, l’espoir d’améliorations de leurs conditions de vie. Mais une fois au pouvoir, la gauche ne peut transformer le système. Elle fabrique alors du désespoir et de la démoralisation.

Une vague bleue ?

Cette victoire a été en partie préparée par le vote du 5 mai. La gauche plurielle s’est tiré une balle dans le pied en appelant à voter pour Chirac au lieu d’être au cœur des mobilisations antifascistes de l’après 21 avril. De plus, les partis de gauche sont restés sur une attitude strictement électorale, accompagnant seulement les manifestations de la jeunesse.

Chirac a donc bénéficié d’un plébiscite, dans la pure tradition gaulliste-bonapartiste.

Le vote du 5 mai a été présenté comme un référendum pour " la démocratie et la république " et contre " l’extrême droite ", mais en réalité la gauche a permis la réélection de Chirac, qui avait obtenu le plus mauvais score pour un président sortant.

Les médias nous parlent d’une vague bleue pour illustrer la victoire écrasante de la droite. La réalité est différente, loin d’être un raz-de-marée, cette victoire aux législatives est un trompe-l’œil, comme celle du 5 mai.

La droite paraît forte mais en réalité elle est faible. Les partis de droite subissent une crise depuis quelques années. Comparé aux élections présidentielles de 95, la droite a perdu 5 millions d’électeurs. Même si avec 34 % des suffrages exprimés (8,8 millions de voix) l’UMP (Union pour la Majorité Présidentielle) remporte près de quatre cents sièges, sa victoire n’est qu’un leurre, ces élections marquent avant tout la faillite de tous les partis institutionnelles. Le retour de bâton contre la droite risque d’être encore plus rapide et douloureux qu’en décembre 95. De plus le taux d’abstention n’a jamais été aussi élevé avec plus de 39 % au second tour des législatives, soit plus de 14 millions de personnes.

Que nous réserve ce gouvernement ?

Le gouvernement de Raffarin est un gouvernement de revanche sociale. Il a un discours " modeste " et se réfère à " la France d’en bas ", mais dans le même temps son programme prévoit des attaques contre les 35h (dans les hôpitaux), contre notre système de retraite, des privatisations en cascade, une politique répressive, un renforcement des lois racistes contre les immigrés, les descentes dans les cités. Ainsi Sarkozy, ministre de " la sécurité intérieure " annonce qu’il faudra " porter le fer dans les zones de non-droit " et que l’on ne peut parler de prévention dans " des cités contrôlées par la mafia. "

Le gouvernement Raffarin est dans une logique d’affrontement avec notre classe. Le premier acte politique qu’il a décidé est de mettre notre camarade José Bové en prison, plutôt que d’attendre quelques semaines pour que le responsable de la Confédération Paysanne bénéficie d’une grâce présidentielle. En mettant un syndicaliste en prison, comme premier acte politique 24 heures après sa réélection, le gouvernement Raffarin veut envoyer un message clair à tous ceux qui entendent résister à la société du profit et à la mondialisation libérale : les syndicalistes, les altermondialistes, les associations de défense des droits, seront considérés comme des délinquants et mis en taule s’ils cherchent à donner une forme plus radicale à leur opposition au système.

José Bové n’est pas qu’un bouillonnant syndicaliste paysan, un Astérix des temps modernes comme les médias aiment à le présenter. C’est un héros national de la résistance à la mondialisation capitaliste, qui a été de toutes les mobilisations et contre-sommets, c’est lui qui a été l’un des rares à partir en Palestine en solidarité avec le peuple palestinien menacé d’isolement et de mourir en silence. C’est ainsi tout un symbole de nos résistances que la droite au pouvoir jette en prison, alors qu’un délinquant multirécidiviste comme Chirac dirige le pays en toute impunité, au lieu d’être traduit en justice et incarcéré.

Ce gouvernement se croit fort et tout permis. Mais cette situation d’accalmie ne durera qu’un temps et un vent de tempête risque de s’abattre bien vite sur la Chiraquie. Le président est un monarque au pied d’argile. La résistance s’organise déjà, comme en témoigne les actions de solidarité avec José Bové, et aux coups bas de Chirac et Raffarin répondront les luttes de la "France d’en bas " qui pourraient bien renvoyer ce gouvernement au vestiaire bien plus vite que son prédécesseur Juppé en 1995.

[Quelques coquilles corrigées après publication initiale].

samedi 8 mai 2021

Critique de livre Histoire de l'extrême gauche trotskiste de 1929 à nos jours - Frédéric Charpier

 

Critique de livre

Histoire de l'extrême gauche trotskiste de 1929 à nos jours - Frédéric Charpier

Editions 1, 2002 - 400 pages, 22€

Un journaliste collaborateur de Karl Zéro, Frédéric Charpier, a voulu esquisser dans ce livre une histoire de l'extrême gauche trotskiste en France, l'histoire de ceux qui ont refusé et refusent à la fois le capitalisme et l'ancien système soviétique dictatorial.

Car, si aujourd'hui contester la dictature du profit redevient peu à peu courant, les trotskistes sont ceux qui, en plein boom économique dans les années 1950 et 1960, combattent les crimes du système (guerres de Vietnam ou d'Algérie…) mais refusent non seulement de croire au mythe des "trente glorieuses ", mais aussi d’attendre la crise qui vient.

Le trotskisme est revenu dans les librairies par le biais du passé anecdotique revisité de Lionel Jospin. Bien sûr, l'idée selon laquelle il aurait pu être un révolutionnaire secret au sein de la direction du PS est un travesti absolu des idées de Trotsky. Pour Trotsky, la voie vers le changement révolutionnaire passait par l'éducation et l'auto-organisation de millions de travailleurs, et non pas par des magouilles secrètes de "sous-marins" dans les comités du Parti socialiste.
Le livre de Charpier réunit les avantages et les inconvénients d'un livre de journaliste. Bien écrit et facile d'accès pour ceux qui ignorent tout de ses figures comme Raptis, Moreno ou Molinier. Mais le respect que l'auteur porte pour les militants s’accompagne de raccourcis journalistiques énervants. Tout comité comportant trois membres doit être une "troïka", n'importe quel courant au sein d 'une organisation trotskiste peut être qualifié de "clique" et ainsi de suite. Néanmoins, ce livre nous décrit une histoire fascinante et pleine d'enseignements.
Pendant toute l'histoire du trotskisme en France, les trotskistes ont été ultra-minoritaires, ne dépassant jamais les quelques milliers, voire se comptant souvent par centaines. L'immense influence du PCF dans le mouvement syndical et dans la gauche les a de fait empêché d'aller plus loin. La direction du parti communiste a ainsi utilisé de nombreux moyens pour isoler les militants, au moyen de la diffamation, en passant par la violence physique, voire l'assassinat.
Mais ces quelques milliers de personnes ont eu une influence clé dans d'innombrables mouvements radicaux.

Avant la deuxième guerre, ils combattent pour la vérité sur les procès de Moscou, le mécanisme par lequel Staline a pu liquider physiquement toute une génération entière de révolutionnaires russes exemplaires (et souvent leurs enfants et leurs petits-enfants). Ils prônent l'unité de la gauche contre le fascisme, au moment où la position officielle du PCF (dite de la "troisième période") ne distingue pas les partis sociaux-démocrates des partis fascistes. En Allemagne, cette attitude des partis communistes a permis la prise de pouvoir de Hitler.

Au cours d’une telle période si intense, les débats à l'intérieur du trotskisme n’en sont pas moins féconds. Pour sortir de leur isolement, ils décident d'adhérer à la SFIO (ancêtre du PS), sans rien abandonner de leur critique révolutionnaire envers la direction de ce parti. Peu d'années après ils en ressortent, mais ces tournants tactiques laissent de côté beaucoup de camarades, synonymes aussi d’un afflux d’abandons.

Pendant l'occupation nazie, les militants trotskistes sont prêts à risquer leur vie pour publier un journal en allemand "Arbeiter und Soldat" qui défend l'unité des travailleurs contre le fascisme, affirmant que les bombardements de masse, ayant détruit Dresde ou Hambourg et tué des centaines de milliers de civils, ne sont pas la réponse au fascisme.

Mais, attachés aux principes révolutionnaires et refusant l'idéologie patriotique de la reconstruction, les trotskistes sortent des années 1940 tout aussi isolés qu'au début. Le PCF continue de les traiter "d'agents de la Gestapo" et d'attaquer certaines de leurs réunions, barres de fer en main.

Après-guerre, durant le boom économique et la guerre froide, alors toute la gauche quasiment soutient la dictature soviétique, les trotskistes entreprennent un travail qui allie une réflexion théorique - sur la nature du stalinisme, sur les nouvelles évolutions de l'impérialisme - et une implication dans les grèves (à Boulogne-Billancourt en 1944 par exemple) ainsi que dans les mouvements d'opposition à la guerre d'Algérie.

La guerre de Corée apporte ses millions de morts, et les trotskistes restent en première ligne pour s'y opposer. Mais le boom, et le manque de perspectives révolutionnaires immédiates mènent à une crise chez eux. Certains en viennent à croire que la dictature soviétique peut être une force progressiste sur la scène mondiale ou que, devant l’imminence de la révolution, il faut entrer quasi-clandestinement dans les grands partis de gauche et gagner des positions d'influence. Tout cela reste vraiment éloigné de l'idée originelle du marxisme, selon laquelle "l'émancipation des travailleurs ne peut être que l'œuvre des travailleurs eux-mêmes." En effet, isolés et désorientés, la tentation de chercher des raccourcis s'avère très forte.

Dans les années 1960 et 1970, le raccourci adopté est celui de la guérilla. En l'absence de soulèvements ouvriers, les Che Guevara et autres suivent une stratégie où un petit nombre de révolutionnaires déterminés est censé remplacer la classe ouvrière comme moteur de la révolution socialiste. La LCR suit longtemps cette tactique. Après le coup d'Etat au Chili en 1973, sa direction discute même du projet d'un kidnapping de l'ambassadeur du Chili à Paris.

Dans les années 1960, la Ligue Communiste initie à la base des comités d'appelés défendant les intérêts des soldats de base, et instaure aussi un réseau d'éducation politique. Ils éditent de nombreux journaux clandestins dans l'armée.
Une remontée relative de l'extrême droite dans les années 1970 amène les trotskistes, à partir d'une analyse catastrophiste de la crise, à concentrer leurs moyens sur l'organisation de petits groupes capables d'attaquer physiquement les fascistes. L'organisation politique plus large pâtit de cette orientation substitutionniste. En 1973, le gouvernement en profite pour interdire la Ligue Communiste.

Plus tard, la victoire de Mitterrand en 1981 va encourager une partie des militants trotskistes à quitter l'organisation révolutionnaire pour rejoindre les rangs du Parti socialiste, semés illusions sur la capacité de la gauche à changer la société. Lors des deux décennies, des pertes régulières de militants se succèdent au sein de la LCR, se tournant soit vers le PS soit vers l'inactivité.

C'est avec les luttes antifascistes des années 1990, et celles contre la mondialisation libérale aujourd'hui, qu’une nouvelle période voit les forces trotskistes commencer à reprendre du poil de la bête, pour devenir en 2002 une force électorale importante, faute d'être une force militante de taille.

Je n'ai fait ici qu'esquisser quelques points clés. Le livre de Charpier analyse précisément les trois grands courants trotskistes (LCR, LO, PT).

Malgré toutes les erreurs et les bizarreries qui sont le destin de tout mouvement révolutionnaire isolé des masses, les mouvements trotskistes en France ont eu le mérite de garder vivante pendant plus de 70 ans l'idée qu'une société contrôlée par les travailleurs est possible, et que nous n'avons pas à choisir entre la barbarie du capitalisme occidental et celle des bureaucraties des pays de l’Est.

Leur faiblesse face à la bureaucratie soviétique, dans leur analyse de la nature du régime, a conduit à de nombreuses erreurs politiques et théoriques. Affirmer que l’URSS reste un " Etat ouvrier dégénéré "au lendemain de la seconde guerre mondiale reste encore moins pertinent que dans les années 30. Staline et les bureaucrates ont édifié non pas le socialisme mais le capitalisme d’Etat russe, en concurrence avec le capitalisme occidental.

Aujourd'hui, quand la montée de la contestation ne semble pas pour l'instant accompagnée par une vision claire d'une société alternative, nous avons besoin de prendre le meilleur de la tradition trotskiste pour aller de l'avant.

John Mullen

A lire pour une analyse plus profonde

Les trotskysmes par Daniel Bensaïd, Collection Que-sais-je ? N°3629

[Article de 2002, archivé ici; Quelques coquilles corrigées après publication initiale]

mardi 4 mai 2021

Pourquoi parler de révolution ? - Une réponse à Susan George

 [article de 2002, archivé ici]

Pourquoi parler de révolution ?  - Une réponse à Susan George

Comment ne pas être impressionné par une militante comme Susan George qui a su pendant plus de vingt-cinq ans se battre pour que le Tiers monde soit libéré du fardeau de la dette, et pour d'innombrables autres causes importantes, souvent en l'absence d'un large écho parmi les citoyens.

Néanmoins, le besoin de construire un mouvement qui peut aller au-delà de la protestation pour gagner un nouveau monde nous oblige à regarder de près les stratégies (explicites et implicites) qu'elle présente, et les mesurer contre le besoin urgent de victoire définitive sur le profit. C'est pour cela que je veux exprimer certains désaccords avec Susan George sur la stratégie pour gagner.

Le Grand Soir ?

Le centre du travail de S. George a été d'insister sur le fait que la misère dans le monde n'est pas du tout une aberration du capitalisme, mais provient du fonctionnement normal du capitalisme. Face aux bataillons d'intellectuels qui défendent le capitalisme, c'est une bouffée d'air frais.

Mais sur la question de comment détruire le capitalisme, et avec quoi on peut le remplacer, elle reste extrêmement vague. Ceci est compréhensible. L'expérience de la gauche depuis un siècle - entre le PS qui s'est adapté chaque fois plus aux désirs du grand capital, et le PCF qui a défendu un système dans le bloc de l'Est qui ne laissait aucun pouvoir à la masse des gens - n'amène pas les militants à accorder leur confiance au projet révolutionnaire.

La position que S. George défend - qu'il faut se concentrer sur les luttes immédiates ou à moyen terme, et ne pas perdre son temps dans des conjectures sur "le Grand Soir" - est une attitude très répandue dans les mouvements de contestation aujourd'hui. Mais se demander quelles sont les limites des réformes et à quel point et comment on peut aller plus loin est essentiel. Si on veut que les gens s'engagent sur le long terme sous le slogan "un autre monde est possible", on se doit, tout en rassemblant des militants avec des idées très variées, d'expliquer quel monde est possible et comment y arriver.

La question de réforme ou révolution n'est pas une question, comme le suggère S. George, du besoin ou non d'avoir une vision "du Grand Soir" dans la tête, ni d'une opposition entre des gens disciplinés et obsédés et d'autres plus humains qui aiment "avoir du temps pour autre chose" dans la vie. Il s'agit d'une question hautement pratique. S'il faut, comme le dit S. George "renverser l'ordre du monde", est-ce qu'on pourra, oui ou non, laisser en place les institutions militaires, politiques, financières et policières actuelles ?

La position révolutionnaire est de répondre à cette question par la négative. Toute l'histoire de la contestation du capitalisme - de la révolution russe au soulèvement récent en Argentine, en passant par la guerre civile dans les années 1930 en Espagne ou les événements au Chili dans les années 1970, montrent que les institutions de l'Etat, et du capital international ne peuvent pas être repris et utilisés pour d'autres objectifs que le profit.

Ceci ne veut évidemment pas dire que les révolutionnaires ne se battent pas pour gagner des réformes. Au contraire, ils doivent tendre leurs efforts pour gagner des victoires partielles, être parmi les plus déterminés dans le combat, sans jamais cesser de mener une action et une propagande révolutionnaires. Il faut développer une stratégie - et une organisation - qui pose la question du renversement des classes dirigeantes.

Cette analyse ne sort pas des rêves de jeunes révolutionnaires idéalistes, mais d'une analyse de la nature des institutions du capitalisme. Il va falloir les renverser et les remplacer.

Quelles forces ?

Un autre élément de l'analyse marxiste propose une réponse à la question "Quelles sont les forces clés pour gagner, d'abord des réformes sérieuses et ensuite un renversement de l'ordre du monde ?" La réponse donnée par Susan George - et très courante au sein d'ATTAC comporte l'idée d'une large alliance comprenant les consommateurs, les militants associatifs, les écologistes, les intellectuels et les travailleurs organisés, entre autres.

Tout le monde a sa place - c'est sans doute vrai. Mais la structure du système que nous combattons ne donne pas le même pouvoir à chaque acteur. Les actions des consommateurs (boycotts…) des associations (pétitions, manifestations, lobbying) peuvent toutes être importantes à des moments dans les différents combats. Mais la dictature du profit peut-être infiniment mieux contrée par ceux qui produisent ce profit - les travailleurs.

Si pour l'instant en France les travailleurs du secteur public ne doivent travailler que 37,5 années avant la retraite, contre 40 dans le secteur privé, c'est parce que les grèves de 1995 ont fait tellement peur à la classe dirigeante qu'elle n'a pas osé se réattaquer à la question des retraites, même si cela ne saurait tarder.

L'expérience que raconte Susan George, dans l'entretien au sujet de l'OMC, montre assez clairement que, si les manifestations et les pressions politiques ont ouvert un magnifique espace de débats et permis la construction d'un mouvement comme ATTAC, les limites de la protestation et du lobbying sont bien réelles. La reconstruction du mouvement syndical et la mobilisation des travailleurs peuvent être longs à démarrer, mais c'est seulement par-là - au cœur du système de production de profit - que les grandes victoires peuvent être remportées.

Susan George admet facilement qu'il y a " très peu d'éléments progressistes " au sein des institutions internationales du capitalisme. Mais dans d'autres écrits elle suggère qu'il faut s'adresser en priorité aux " décideurs " du monde capitaliste. Dans son livre sur la dette (1988) elle propose une combinaison d'une politique éclairée de la part des Etats du Nord pour permettre le remboursement de la dette, liée à des investissements stratégiques et des accords commerciaux qui permettraient aux pays du Sud de se remettre sur le chemin du développement. Souvent on a l'impression qu'elle croit au pouvoir du bon sens, même au sein des institutions du grand capital.

C'est contradictoire, car parfois elle insiste sur le fait que seule la lutte paie ; mais ailleurs les victoires qu'elle préconise sont des victoires qui permettent aux " éléments progressistes ", au sein des institutions existantes, de prendre le dessus et de limiter, dans le cadre du capitalisme, les pires ravages du profit.

C'est pour cela que, parallèlement aux luttes pour arracher des concessions au système capitaliste, il faut préparer son renversement. Il est évident que la révolution n'est pas à l'ordre du jour à très court terme - pour l'instant le travail est d'éducation révolutionnaire. Mais nous ne pouvons pas nous permettre d'être naïfs. Le " gouvernement permanent " et ses relais seront prêts à tout pour conserver leur dictature.

John Mullen

samedi 24 avril 2021

Editorial, Revue Socialisme International, N° 10, été 2004

 [Article de 2004 archivé ici]

Editorial Socialisme International N° 10 été 2004

La rue doit décider !
 

Nous sortons cette revue quelques jours avant les élections européennes du 13 juin. Après les élections régionales d’avril, il semblerait que toutes les forces politiques se trouvent dans une position hésitante ou contradictoire. Le gouvernement Raffarin a pris peur après son score désastreux, ce qui l’a mené rapidement à faire marche arrière sur les dossiers des chercheurs et des intermittents, prenant le risque d’encourager d’autres luttes. Il a également annoncé une augmentation du SMIC pour juillet, espérant ainsi en partie désamorcer le mécontentement des salariés.

Sur le dossier de la Sécurité sociale il a attaqué quand même - priorités du MEDEF oblige. Il espère que les salariés n’ont pas gagné trop en confiance depuis leur défaite sur le dossier des retraites, et que le fait que l’attaque soit un peu moins forte que prévue endorme les gens.

L’attaque contre la Sécu affecte l’ensemble des travailleurs sur un sujet dont ils comprennent l’importance. Les manifestations du 5 juin ont rassemblé plus de 250 000 personnes, mais un mouvement plus large sera nécessaire pour faire reculer le gouvernement. C’est un mouvement auto-organisé par la base des syndiqués, et par des collectifs de défense de la Sécu dont on aura besoin pour pousser les directions syndicales frileuses à lutter vraiment, à préparer les conditions pour une grève générale.

La gauche parlementaire a repris du poil de la bête avec les résultats des régionales et les sondages la mettent en très bonne position. Mais cette gauche reste pour l’essentiel axée sur une future reconstitution de la gauche plurielle autour du PS. Et le soutien au PS est souvent « faute de mieux » - les mêmes sondages montrent que même parmi ceux qui se décrivent comme « sympathisant du PS », 49% pensent que le PS « n’a pas de réelles propositions alternatives ».

Si le soutien au PS est hésitant, une force anticapitaliste populaire et dynamique fait sérieusement défaut. L’immobilisme par rapport à la création d’un force anticapitaliste qui dépasserait les rangs de l’extrême gauche et sa difficulté à se construire dans les entreprises et dans les syndicats sont des éléments qui ont certainement fragilisé sa côte de popularité. L’audience médiatique de la LCR ne se prolonge pas vraiment en termes de construction organisationnelle chez les jeunes et les travailleurs. Plus grave, nombre de militants ayant adhéré récemment quittent les rangs de l’organisation, faute d’une vision claire des perspectives.

La popularité un peu aléatoire de l’extrême gauche peut aussi refléter des aspects de démoralisation chez les travailleurs qui ne sont pas forcément convaincus que des élus révolutionnaires aient le pouvoir ou la volonté de changer leur quotidien.

La contestation altermondialiste ou syndicale est également hésitante. Les manifestations pour la sécu et contre la guerre montrent un vrai dynamisme, sans pour autant réussir à passer le cap vers un mouvement réellement massif. Après la défaite sur les retraites, les salariés hésitent, sans une direction plus déterminée, à entrer en lutte.

Les listes « 100% altermondialistes » retirées au dernier moment, les listes « EuroPalestine » et d’autres démontrent que beaucoup de militants cherchent - en ordre dispersé - des moyens d’influencer directement le paysage et les institutions politiques. L’extrême gauche n’a pas su pour l’instant convaincre assez largement de son utilité pour les mouvements à une échelle de masse.

Pourtant, la dernière manifestation du 5 juin contre le terroriste Bush révèle que les luttes politiques de masse sont encore capables de rassembler des milliers de jeunes. Elles nous donnent la clé pour comprendre l’urgence et l’importance d’intervenir prioritairement dans ce milieu.
La question de l’impérialisme a toujours été décisive pour les révolutionnaires. Répondre à cette question, c’est poser le problème de la révolution comme alternative à la barbarie capitaliste.

De tous les révolutionnaires, Lénine a été le plus loin dans l’analyse de l’impérialisme ; en 1917, alors que la Russie était plongée dans l’horreur de la guerre, la question de la prise du pouvoir se posait directement aux travailleurs.
Notre dossier sur Lénine et la révolution russe s’occupe d’étudier toutes les questions qui se posaient aux révolutionnaires russes durant cette période. Ce dossier n’a pas pour objet de calquer une situation politique à une autre, mais il fourmille d’enseignements qui devraient aider les militants d’aujourd’hui à mieux comprendre les enjeux actuels.

Les luttes économiques, politiques et idéologiques doivent toutes être menées de front, et ces luttes dans les mois et les années à venir auront tendance à s’accélérer et à poser de plus en plus clairement la question du pouvoir dans la société.
Bonne lecture !

[Quelques coquilles corrigées plus tard.]

vendredi 23 avril 2021

Pourquoi défendre Lénine?

 [Article de 2004, archivé ici]

Introduction au dossier :
Pourquoi défendre Lénine ?

Dans un contexte politique marqué par des questions qui semblent nouvelles - le terrorisme mondialisé, l’environnement, le tout-sécuritaire…- quelle justification pouvons-nous trouver pour présenter un long dossier sur Lénine, mort et embaumé depuis si longtemps, devenu une icône touristique pour des Occidentaux à la recherche d’un changement de décor ou de design ? Quant au léninisme, idéologie largement reconnue comme étant dépassée et rigide, sujet de nostalgie seulement pour quelques vieillards en Russie ou en Europe de l’Est, quelle importance peut-il avoir dans ce nouveau millénaire ?

Et pourtant, les questions que posait Lénine restent les questions de notre époque. Quelle est la nature de l’impérialisme et d’où vient-il ? Dans quel genre de parti les révolutionnaires devraient-ils s’organiser ? Quel Etat peut être construit pour faciliter le passage à une société socialiste ? Nous pensons que ses réponses à ces questions sont encore essentielles aux anticapitalistes d’aujourd’hui, 80 ans après sa mort.

Diffamations
La diffamation et les mensonges au sujet de Lénine sont à la hauteur de l’enjeu de la révolution russe et la menace qu’elle représente pour les puissants de ce monde. L’histoire de Lénine se confond avec celle de la révolution russe, et reste une référence clé - positive ou négative - pour toutes les forces politiques de gauche. L’expérience du parti de Lénine ne peut pas être évitée. Le passage de l’Etat dirigé par ce parti à l’Etat du Goulag stalinien est utilisé par l’essentiel de la gauche gouvernementale - et leurs amis intellectuels - pour renforcer leur thèse sur la nature indépassable du marché capitaliste comme principe organisateur de la société. Cette idée continue à démoraliser le mouvement ouvrier. « Personne ne croit plus au grand soir révolutionnaire » comme l’explique Patrick Braouezec.

Lénine a écrit que « La foi dans la révolution, c’est le début de la révolution »,  le fait qu’aujourd’hui seule une infime minorité des travailleurs pensent qu’il est possible de balayer les capitalistes et prendre le pouvoir est un obstacle très important à la construction d’un mouvement anticapitaliste de masse. Si les révolutionnaires ne savent pas expliquer, clairement et en détail, la révolution russe et la contribution du parti de Lénine, comment peuvent-ils espérer en convaincre d’autres de s’engager à vie dans le combat pour la prise de pouvoir des travailleurs ?

Dans les journaux, on parle peu de Lénine. Le Nouvel Observateur, qui consacre un numéro spécial de 100 pages à Karl Marx - le penseur du troisième millénaire - réserve… un quart de page à Lénine pour l’accuser d’« hygiène sociale… l’indispensable première étape du socialisme pour détruire les « poux » : bourgeois, paysans, opposants… Pour Lénine, la fin - un bonheur infini pour l’humanité - justifiait la terreur de masse. Il ouvrait ainsi la voie à son successeur ». Le journaliste ne ressent pas le besoin d’alourdir son quart de page avec la moindre citation de Lénine, ou la moindre référence pour étayer ses accusations. C’est dire à quel point le rejet radical de Lénine fait partie du consensus, à droite comme à gauche.

Dans la gauche radicale, l’expérience du léninisme sert souvent de « preuve » qu’un parti discipliné et centralisé est dangereux. C’est dans la volonté disciplinée de Lénine qu’on voit le « ver dans le fruit » qui mènerait inévitablement aux massacres de masse, aux procès-spectacles et au Goulag.
La droite va plus loin, voyant dans l’enthousiasme révolutionnaire une sorte de folie de masse qui est au centre des massacres staliniens ou hitlériens. Il ne nous resterait plus qu’à accepter le cadre raisonnable de la dictature du profit et au mieux, chercher à l’améliorer très légèrement sans aucun espoir de réelle avancée.

Qui défend Lénine ?
Si la diffamation de Lénine peut être considérée comme étant de bonne guerre pour ceux qui ne veulent pas un renversement de l’ordre établi, il est plus surprenant de voir que les révolutionnaires passent si peu de temps à défendre le bilan et les idées de Lénine. Sans forcément rejeter ouvertement ses idées, on accepte qu’il s’agisse d’idées « dépassées » ou comportant des défauts graves.

Cette frilosité est en partie due au fait que la « défense de Lénine » avait été occupée pendant de longues décennies par une glorification quasi-religieuse de la part du parti communiste stalinien. Une telle adoration est à l’opposée même des idées de Lénine. Analysant la pensée de Karl Marx, Lénine écrivait :

« Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d'oppresseurs les récompensent par d'incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d'en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d'entourer leur nom d'une certaine auréole afin de ‘ consoler ’ les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l'avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. »

Mais sans doute, la confusion sur la nature précise de la rupture entre Lénine et Staline y est-elle aussi pour quelque chose. Si l’Etat voulu par Lénine est devenu l’Etat de Staline sans changer de nature, alors le ver était peut-être déjà dans le fruit…

Ainsi les dirigeants de la LCR, tout en reconnaissant l’apport de Lénine au mouvement pour le socialisme, ne se pressent pas pour le défendre. Olivier Besancenot, lors d’une interview, explique :

« Nous avons une vision critique de Lénine. Pour nous, l'erreur des bolcheviks, c'est d'avoir sous-estimé la question démocratique. C'est pourquoi, dans mon bouquin, je parle d'auto-organisation, d'autogestion, de grève générale et de démocratie. Tout cela est le fruit de discussions que nous avons au sein de la Ligue. Le livre va provoquer de nouveaux débats internes, et c'est tant mieux. Il n'y a pas de rôle guide du parti, ni de rôle substitutif par rapport aux mouvements sociaux. Nous sommes évidemment pour le pluralisme. Ce n'est pas le parti, mais la majorité de la population, qui doit prendre le pouvoir, se l'approprier dans le respect des différences. »

Le problème ici n’est pas de critiquer Lénine- c’est le droit de chacun- mais de suggérer que Lénine, c’est le substitutisme et le manque de démocratie. Souvent la question de Lénine est évitée. « Je ne veux pas m'agripper à chaque expérience pour défendre pied à pied tel ou tel bilan » explique à nouveau Olivier dans Le Monde. Mais ne pas défendre Lénine c’est, nous semble-t-il, laisser toute la place aux critiques et aux diffamateurs. Et s’en tenir à des critiques vagues comme « ils ont sous-estimé la démocratie» laisse la porte grande ouverte à toutes les diffamations. Les critiques doivent être précises.

L’extrême gauche assure que le passage de la politique de Lénine à celle de Staline n’avait rien d’inévitable. Mais dans une ambiance hostile à la révolution, née de l’offensive anticommuniste très forte qui a suivi l’effondrement des dictatures à l’Est, une telle défense hésitante ne pourra pas convaincre les gens de rejoindre la lutte pour le renversement définitif du capitalisme. L’histoire du mouvement ouvrier montre l’importance d’un projet de société précis pour inspirer des militants.

Notre dossier voudrait, dans la mesure de nos moyens, revisiter Lénine et ses œuvres avec l’objectif de défendre sa ligne politique générale. Il ne s’agit pas, bien évidemment, de prétendre que Lénine n’a pas commis d’erreurs - tout militant politique en fait d’innombrables. Il ne s’agit pas non plus de présenter Lénine comme un héros, ou du moins, pas plus que les millions de militants héroïques - et dans leur grande majorité inconnus - qui ont consacré leur vie à la révolution russe et à la libération humaine. Il s’agit seulement de défendre quelques grandes idées qui nous semblent indispensables aujourd’hui, alors que l’anticapitalisme connaît un regain d’influence.

L’apport principal de Lénine réside dans la construction théorique et pratique du parti révolutionnaire. C’est une de ses idées les plus controversées et objet du plus grand nombre d’incompréhensions et de diffamations. Notre dossier contient deux articles sur cette question. Murray Smith écrit sur Le parti de Lénine, et Paul d’Amato, un dirigeant de l’International Socialist Organization aux Etats-Unis, écrit sur la naissance du parti bolchevique, en 1903.

L’arrivée au pouvoir d’un parti basé sur la classe ouvrière dans une société à grande majorité paysanne a donné lieu à des débats importants sur la nature de la démocratie. On a accusé Lénine et son parti de détruire la démocratie. Stéphane Lanchon examine le type de démocratie que défendait les bolcheviques et essaie d’expliquer pourquoi il n’ y avait pas une alternative de type parlementaire en 1917.
Les œuvres de Lénine furent presque toujours écrites avec un objectif politique à court terme. Claude Meunier pose la question de savoir ce qu’on peut lire de Lénine aujourd’hui. Par la suite, l’auteur de ces lignes explore un grand nombre d’ouvrages sur Lénine et la révolution russe dans mon article Lire la Révolution russe.

L’idée qu’il y avait une continuité forte entre la politique de Lénine et celle de Staline est la clé des arguments contre la révolution. Dans ce sens, l’analyse politique de la société stalinienne et de la contre-révolution stalinienne est fondamentale. Notre revue vient de la tradition théorique qui caractérise la bureaucratie stalinienne comme une nouvelle classe dirigeante, et la société soviétique après le grand tournant de 1929 comme un nouveau type de capitalisme, le capitalisme d’Etat. Nous publions dans notre dossier un chapitre du livre de Tony Cliff qui défend cette analyse, posant en particulier la question : « Quelles sont les caractéristiques communes, et quelles sont les différences, entre un Etat ouvrier, et un Etat capitaliste d’Etat ». Cet article est plus théorique que les autres, mais il mérite le temps consacré à sa lecture.

Il y a des aspects de la vie politique de Lénine qui ne figurent pas dans notre dossier. Il faudrait revenir sur la question du soulèvement de Cronstadt, et en général aux origines de la répression en Russie pendant la guerre civile, pour ne prendre qu’un exemple. Également, son souci permanent de ne pas tomber dans le « gauchisme » - prendre ses désirs pour des réalités sans comprendre l’état d’esprit des travailleurs à une période donnée - est particulièrement pertinent aujourd’hui. Nous espérons revenir sur ces aspects bientôt.

Nous espérons que le dossier sera utile pour contribuer à sauver les idées de Lénine à la fois de ses diffamateurs pro capitalistes et de ses « adorateurs » staliniens, s’il en reste.

John Mullen   (LCR Montreuil)

Cet article fut publié en juin 2004, dans le numéro 10 de la revue Socialisme International (deuxième série). Quelques coquilles ont été corrigées par la suite.


 


vendredi 28 août 2020

Les erreurs de Besancenot sur le Cuba (article de mai 2008 archive ici)

 Archives Rouge Article


Dans Rouge cette semaine, un interview d'Olivier Besancenot qui s'est récemment rendu à Cuba.

Besancenot n'est pas un supporter inconditionnel de Castro, il en est très loin.

N'empêche qu'en fin de compte, le gouvernement de Cuba représente pour lui "la révolution", et en lisant entre les lignes, ce gouvernement sera un des nôtres quand nous réfléchissons ensemble sur le socialisme du XXIème siècle.

Ce n'est pas une position tenable. La terrible pression de l'embargo américain contre Cuba, et l'évidente défense du droit des cubains à l'auto-détérmination réelle ne doit pas nous aveugler au manque total de contrôle quelconque des travailleurs cubains sur les décisions du régime.

Castro soutenait pendant des décennies les régimes russes plus terribles les uns que les autres pour les travailleurs russes. Il participa aux aventures neocoloniales russes. Lorsque le régime russe voulait développer des armes nucléaires plus sophistiqués pour "défendre le socialisme", il applaudissait. Il faut revoir de fond en comble une analyse de l'Etat cubain qui garde les illusions d'antan.

Cet article de notre revue présent un autre point de vue.

mercredi 26 août 2020

Besancenot, anticapitalisme et révolution. Article archivé de septembre 2008

 Si vous suivez le lien vous verrez un article au sujet d'un article que Besancenot a donné tout récemment au journal américain le New York Times. Il leur aurait dit, entre autres choses qu'il faut réinventer la révolution car aucune expérience révolutionnaire n'a jamais réussi. Dans un autre interview il a décclaré que le nouveau parti anticapitaliste sera "révolutionnaire dans le sens contemporain du terme".


C'est assez impressionnant, surtout pour un vieux militant, de voir le mot "révolution" apparaître dans la presse si souvent! Mais au lieu d'utiliser la tribune des médias pour clarifier ce qu'est la révolution, Besancenot préfère éviter des questions clé.

Si c'était vrai qu'aucune expérience révolutionnaire n'avait jamais réussi, cela nous donnerait peu envie de réessayer au cas où on aura plus de chance la prochaine fois!

C'est faux. Il y a eu des révolutions bourgeoises réussie (comme la française) qui détruisirent le féodalisme sanguinaire et ouvrirent la possibilité de grandes conquêtes sociales.

Une fois, il y a eu une révolution ouvrière qui a réussi, qui a arrêté la première guerre mondiale pour la Russie, publié les traités secrets signés par les voyous qui dirigeaient tous les pays de l'Europe, qui a montré un exemple pendant quelques années des changements qu'on pouvait faire dans la société même dans un pays pauvre. Dans l'éducation, dans les droits des femmes, les droits des religions minoritaires, les droits des homosexuels et bien d'autres domaines, la révolution russe a réussi des exploits incroyables.

Par la suite, asphyxiée par les invasions et embargos étrangers, épuisée par la guerre, isolée par l'échec de la Révolution en Allemagne, la révolution a péri. Un système de classe a été remis en place, et on a gardé seulement le vocabulaire de la révolution des travailleurs.

Mais la différence est énorme entre une révolution qui échoue, et une révolution qui réussit et qui est ensuite écrasée par les forces du capitalisme international. Aujourd'hui nous avons encore besoin de clarifier cette question. Comment convaincre les militants à faire des sacrifices pour la révolution si on ne peut pas expliquer comment la dernière a été écrasée ?

L'autre commentaire de Besancenot, que le parti sera "révolutionnaire dans le sens contemporain du mot" est tout simplement une façon d'esquiver la question. On dirait un politicien comme tous les autres sur cette question! Comme s'il y avait un consensus aujourd'hui même à gauche sur le sens du mot "révolution"! Pour au moins 80% de la population une révolution est une transformation sanglante d'une société poru donner lieu à une dictature bureaucratique. Pour une petite minorité, une révolution est la prise de contrôle démocratique de l'économie par la majorité de la population, les travailleurs.

Au lieu d'éviter la question, il faut la clarifier. Le nouveau parti devrait accueillir des révolutionnaires (qui sont convaincus que l'Etat, la police, l'Armée ne peuvent pas être durablement réformés, qui souhaitent la défaite des armées occidentales en Afghanistan, qui défendent l'auto-organisation des opprimés) et d'autres militants syndicaus et politiques, anticapitalistes mais pas ou pas encore révolutionnaires. Beaucoup des militants du NPA ne sont pas convaincus qu'une révolution des travailleurs est possible. Les révolutionnaires doivent mener les combats de notre classe avec ces autres militants et essayer de convaincre du bien fondé des idées révolutionnaires. Eviter les questions clés est une grave erreur.

Parlons de "l'éco-socialisme" article archivé d'octobre 2008

 Sur le blog de Raoul Marc Jennar, altermondialiste connu et assez brillant qui a intégré le processus du Nouveau Parti Anticapitaliste (bravo), ce texte sur l'éco-socialisme.



J'ai rajouté mon petit grain de sel en commentaire :

Centralité égale de la question sociale et la question écologiste ? De peur qu'un nouveau socialisme, comme les pays qui se disaient socialistes au XXème siècle, continue à ne pas se soucier de l'air, du climat, de l'eau, de la biodiversité etc.

Pourtant, cela me semble une formulation basée sur une volonté. Mais ce n'est pas la volonté de dix mille militants à bien traiter notre planète qui définira les effets de la nouvelle société. La question est de savoir si les structures de pouvoir qu'on propose permettront ces avancées.

Moi je crois que si nous pouvons renverser le pouvoir du capital et établir un cotnrôle démocratique par ceux qui n'ont que leur travail pour vivre, ces millions de gens ne vont pas vouloir bousiller la planète.

Si les sociétés staliniennes ont bien voulu, je ne crois vraiment pas que ce soit parce qu'elles se basaient trop sur la satisfaction des besoins, mais parce qu'elles ont remis en place, sous la pression de la concurrence économique et surtout militaire, des sociétés de classe. Des sociétés où une petite minorité décidait des investissements, des priorités, et dans lesquelles la place de la majorité était de travailler davantage pour moins cher dès que leurs résistances ne leur permettait pas d'arracher un peu de confort.

Bref, c'est la nature capitaliste des sociétés staliniennes (une minorité contrôle l'accumulation des richesses, dans une nouvelle configuration politique sui conservaient le vocabulaire du socialisme) qui les empêchait de bien traiter la planète.

C'est important, parce que cela veut dire que c'est le renversement complet du pouvoir qui permettra une politique rationnelle sur l'écologie, et pas notre détermination psychologique ou morale.

Raoul-Marc Jennar a répondu :

Staline est commode : refuge de toutes les barbaries, de toutes les dérives !!!
Le capitalisme, que l’Etat soit le détenteur du capital ou que ce soit le privé, reste le capitalisme. Et par nature, le capitalisme est productiviste. C’est donc le capitalisme qu’il faut supprimer.
Mais le socialisme, c’est-à-dire l’appropriation des bénéfices du travail directement par ceux qui travaillent ne garantit pas spontanément le souci collectif pour le cadre de vie et la planète. Il ne garantit pas, par génération spontanée, une interrogation sur la production et ses finalités. Les structures de pouvoir ne conditionnent pas mécaniquement l’usage qu’on en fait.
Il faut une conscience collective qui doit survivre à la crainte de périls immédiats et qui dépend donc d’un processus éducatif.
Ecarter d’un revers de main la détermination psychologique et morale, c’est ramener les humains au rôle de robots d’un mécanisme de pouvoir donné, quel qu’il soit. C’est nier notre libre arbitre présent.


Et j'ai répondu à sa réponse :

Tu exaggères je trouve. Mais la question est importante. La nouvelle société sera créée, nous l’espérons tous les deux, par des millions d’acteurs. La raison fondamentale que l’environnement ne sera pas ignoré est que ce n’est pas dans l’intérêt de la majorité de bousiller l’environnement.

En ce qui concerne le socialisme du XXème siècle, le problème n’est pas de savoir si c’est “commode” ou pas de considérer que la dégénerescence d’une esquisse de socialisme prenne ses racines dans la décision d’une couche sociale dirigée par Staline d’abandonner l’idée du socialisme international pour le remplacer par une révolution industrielle accélérée afin de faire concurrence avec l’occident en technologie, en armements, en fin de compte en capitalisation. Le problème est de savoir si c’est vrai ou non. (d’ailleurs le “commode” sent légèrement le procès d’intention).

J’ai un problème avec le mot “productiviste” non pas par principe, mais parce que je voudrais que le terme soit défini plus clairement.

Article archivé d'octobre 2008

 On m'a interviewé pour le site web "Observers France 24", que vous trouverez en cliquant ci-dessus. J'avais droit à quinze lignes. Voici ce que j'ai dit :



"Depuis plus de vingt ans, on nous répète que le profit privé est une garantie de stabilité et de prospérité. Les grandes banques et les compagnies d'assurance ont fait campagne pour contrôler nos fonds de retraites, les gouvernements de droite ou de gauche ont privatisé les industries auparavant nationalisées et les services publics.

Et là, tout d'un coup, on voit qu'on nous a menti. Leur système est complètement pourri : la dictature du profit n'amène pas la stabilité, mais la panique de la récession. Pourtant, au lieu de réduire le pouvoir des grands capitalistes, on propose de nationaliser les dettes tout en laissant les profits aux riches ! Et cette fois, on trouve des milliards d'euros ! Alors que les caisses étaient vides pour les retraites, pour l'éducation, pour la santé, elles débordent aujourd'hui pour sauver la peau des criminels qui dominent notre société.

Les gens ordinaires sont furieux et ne croient plus ces clowns prétentieux déguisés en 'experts économiques'. Le travail du NPA et de la gauche radicale est de redonner de l'espoir, d'encourager les résistances - contre la privatisation de la Poste, contre les suppressions de postes dans l'enseignement,"